La chaise à bascule craque doucement au rythme des oscillations. Une fumée bleue s'échappe de la pipe, partageant l'espace avec un verre pratiquement vide d'un liquide ambré, aux forts relents d'alcool. Le vieux guerrier a déjà bien trop bu, et pour autant, son esprit peine à se libérer des chaînes qu'il a posé lui-même. Le temps passe, le verre se remplit, se vide, et les murailles de décence finissent par tomber, vaincues par un ennemi insidieux.
Il reste là, un moment à réfléchir. Repense à sa famille, à ses amis, éloignés par la nécessité d'être à la Cour. Il repense à son fils, à qui il devrait être en train d'enseigner l'art de la guerre, plutôt que de laisser à sa mère le soin de lui enseigner l'art de la ferme. Tout cela le prend soudain aux tripes, et alors qu'il ne réalise plus qu'il n'agit ainsi que sous l'effet de l'alcool, il se lève et se dirige vers les quartiers du Prince. Son pas est décidé, la lame à son côté prête à l'emploi malgré un serment dont il ne garde plus qu'un lointain souvenir, désormais. L'acte qu'il veut poser souffrira bien un manquement à ses engagements!
Pas de gardes. L'héritier du trône considérerait cela comme un affront, qu'on considère qu'il ne soit pas capable de défendre sa vie seul. Il ignore bien sûr la présence des espions et autres contre-assassins, ou les tolère au plus. L'importance réside uniquement dans les apparences, dans cet univers de serpents. Crachant au sol, le maître d'armes produit une entrée fracassante, à la limite du pathétique, titubante. Un grand sourire niais aux lèvres, il déclame à haute et intelligible voix sa supplique, indiquant qu'il retourne chez lui entraîner son fils, qui a l'art du combat dans le sang. Puis se tait, et observe l'assemblée, satisfait de sa bravade.
C'est un rideau de glace qui l'attend. Les quelques favoris du Prince partageant sa soirée sont sidérés, regardant leur futur suzerain. Lui n'a pas bougé d'un cil, détruisant du regard chaque parcelle de l'être qui lui fait face.
Maître. Je ne pense pas vous avoir donné l'autorisation de pénétrer mes appartements. Nous nous verrons dans quelques jours pour notre entraînement. D'ici là, tâchez de vous trouver quelque élève prometteur parmi mes sujets, cela vous occupera.
En un instant, l'homme est dégrisé. Il réalise ce qu'il a dit, ce qu'il a fait. S'il ne rougit pas, c'est parce que l'alcool s'est déjà chargé de lui donner chaud. Sans un mot, il réalise une courbette et se retire. Trouver un autre élève qu'il avait devant lui celui qu'il considérait comme le meilleur héritier de son savoir? Il préférait ne pas y penser. Le sommeil éloignerait peut-être ses sombres pensées. A condition qu'il le trouve.
lundi 1 décembre 2008
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