Le vieux guerrier fit le choix le plus difficile de son existence. En échange de la vie, il avait accepté de devenir le maître d'armes de la pupille de ses pires ennemis. Sa seule condition avait été de faire respecter sa promesse : jamais plus il ne prendrait les armes, à moins qu'on ne le menace de mort.
L'acier pendait donc toujours à son côté, mais il prenait une tournure sacrée, intouchable. Les courtisans tentèrent bien de tourner l'homme en ridicule, tant la situation pouvait leur paraître cocasse. Mais son silence, son sens de l'honneur et sa droiture firent bien vite taire les bouches folles.
Ainsi commencèrent les leçons. Pour lui qui avait toujours été au cœur de chaque bataille, les affrontements de salon semblaient bien fades... Et si son élève était brillant, il était bien trop protégé par ses pairs, bien trop imprégné de coutumes qui échappaient totalement à l'homme de guerre qu'il était.
Il avait espéré un départ nouveau, vierge de toute trace de son passé... Il se trouvait profondément piégé à l'intérieur de celui-ci. Le prince qu'il se devait de former avait un grand potentiel, il deviendrait probablement un chef d'état plus que talentueux... Mais il était dans l'incapacité totale de lui transmettre son savoir. L'abysse qui les séparait était bien trop grand, trop profond. Et sa pupille n'ignorait en rien qu'elle pourrait arriver au faîte de sa puissance sans lui. Elle dédaignait volontairement ce qu'il avait à lui offrir... Et il ne comprenait que trop bien sa position. S'abaisser à accepter les conseils d'un homme tel que lui... Un homme vaincu... Ridicule.
Il est des décisions difficiles à prendre. Trahir sa parole, revenir sur ses engagements, risquer les représailles sur les siens, tout cela écœurait le vieux combattant. Il pensait que le chemin nouveau serait une bénédiction, et voilà qu'il se sentait maudit au plus profond de sa chair, annihilé par la force du destin.
Ce soir ne se distinguait en rien des autres, pourtant. Assis confortablement dans un fauteuil de cuir, il sirotait un thé brûlant quand le malaise s'était annoncé. Vrillant son estomac, déstabilisant le cours de pensées qu'il voulait apaisantes en cette fin de journée, ses pensées l'avaient pris par surprise, assailli fourbement. Ses premières défenses furent de maudire son âge déclinant, les secondes rirent de l'ironie de la situation... Rien n'y fit. Le malaise enflait, implacable, indestructible.
Il lui fallait agir. Fuir, faire chanter sa lame à nouveau quel qu'en soit le prix? Rester, faire face au prince et exiger de lui l'attention nécessaire? Rester, négliger le Prince et rire de ses déconvenues futures? Il chassa rapidement la troisième option. Il en était simplement incapable, perfectionniste comme il l'était. Fuir était stupide, ceux qui lui feraient face étant trop puissants, trop présents sur les terres qu'il considérait comme siennes. Et son sens du devoir n'en pâtirait que plus.
Restait alors à se montrer de la plus grande franchise avec le Prince... L'implorer de lui prêter une oreille attentive, de lui laisser l'occasion de lui prouver combien il pouvait lui être utile. Ramper, le déshonneur sublime... Et pour autant il ne reculerait pas devant cette ultime épreuve. Une fois plus bas que terre, on ne peut que se mettre à remonter vers le Ciel.
dimanche 23 novembre 2008
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