jeudi 20 novembre 2008

Dernier Combat

L'homme affute sa lame, méthodiquement, sans y prêter la moindre attention. Le geste est mécanique, maîtrisé depuis de longues années, et il n'a rien d'exceptionnel.
Pourtant, soudainement, ses sourcils se froncent, et il se plonge dans l'instant. Il s'inspire de chaque seconde, presque en état de transe méditative, et tente de tirer la substance essentielle de l'action qu'il est en train de produire.

Son dernier combat. Il est prévenu, il n'en reviendra pas. Chacun de ses faits d'armes se marquait de la volonté de voler ensuite vers un nouveau défi, une nouvelle épreuve au travers de laquelle il devrait passer... Mais celle-ci est singulière dans sa finalité. Elle n'appellera pas de suite. Il mourra ce soir au terme du discours des lames qui s'entrechoquent.

Alors, chaque geste prend une dimension nouvelle. Des couleurs semblent lui apparaître qu'il n'aurait jamais soupçonné dans d'autres circonstances. Quand il revêt son armure, c'est avec la même précision qu'à son habitude, mais empreint d'une concentration toute particulière. Il pourrait, bien sûr, se dire que tout cela n'a aucune importance, que l'issue sera la même de toutes les manières. Et pour autant, c'est tout le contraire. Sa patience devient infinie, et si le temps s'écoule de la même façon, qu'il est toujours aussi rapide dans ses mouvements, ils lui semblent chacun durer une fraction d'éternité. Ce combat, il le mènera comme il n'en a jamais mené aucun. Avec toute la force de son être, avec toute la puissance de son âme, avec toute la perfection de sa maîtrise. Non qu'il souhaite renverser le cours du Destin : ce qui doit arriver arrivera. Mais ces derniers instants qui définissent son identité profonde, il les vivra plus pleinement qu'aucun autre auparavant.

La lutte s'engage. Belle dans son carnage, dans son concept-même. Tout autour de lui, le monde prend des teintes de vie et de mort, de victoire et de défaite, d'une roue folle qui dévale un chemin, toujours plus vite. Il excelle dans l'art du combat. Il n'a donc aucun mal à voir la tournure que prennent les événements. Tous les survivants s'en souviendront toute leur vie durant. Mais si beau que soit l'affrontement, la défaite est au bout de la route. Quand s'achèvera la danse de métal, son univers cessera tout simplement d'exister.

Alors, il donne le meilleur de lui-même. Transcendé par cette foi dans les derniers instants de son existence, il fait en sorte que chacun d'eux soit aussi parfait que son talent ne le permette. Pas pour les autres, pas pour que son nom soit gravé dans le marbre, non. De cela, il se fiche totalement.
Mais pour que le regret n'aie jamais la moindre place dans son cœur, pour que ces dernières heures soient l'essence profonde de son être, il se doit d'accomplir son chef d'œuvre.

Et c'est ce qu'il fait. Le combat est magistral, merveilleux. L'ennemi est terrifiant, magnifique dans sa puissance et sa détermination. Il effacera toute trace de l'ancien monde ce soir, et il en est bien conscient. Avant même que les troupes ne se mettent en place, l'ultimatum avait été posé. La reddition ou l'éradication. Mais son peuple n'est pas de ceux qui se rendent ou abandonnent. Il a mérité ce combat, et il le mènera jusqu'à son terme. Qui s'approche, douloureusement.

Ou peut-être pas. Les minutes passent et le rapprochent de la fin inexorable. Pourtant, il se sent étrangement en paix, transporté par cette expérience qu'il vit au plus profond de son âme. Il est prêt à ce que le glas sonne. Il est prêt à affronter son destin. En garde, encerclé par l'ennemi, il se tient immobile. Quand les attaques pleuvront, il ripostera, emmènera nombre d'adversaires dans la mort, et succombera lui-même.

Mais la fin ne vient pas. Un ordre est donné, et on lui intime de lâcher son arme, sa raison d'être. Lorsque ses doigts se décrispent lentement de sa garde, un observateur pourrait voir un lâche qui préfère une vie d'esclavage au décès dans la gloire.

Mais il n'en est rien. Il choisit la vie. Nouvelle, où son art majeur n'aura pas voix au chapitre. Où les fondements de son existence devront être repensés entièrement, où sa philosophie entière devra être revue à l'aune des événements récents. Il est prêt. Il a cette chance immense d'avoir acquis le respect de ceux qui lui font face, et il l'honorera par un chemin nouveau qu'il empruntera. Mais pas pour eux.

Pour lui, et pour lui seul.
Qui sait ce qui l'attendra au détour des méandres inconnus qui le guettent...
Qui sait ce que l'Avenir réserve?
Autre chose... Mais quoi?
Il est prêt.

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