Les deux se font face. Immobiles, plongés dans des réflexions qui échappent au commun du mortel. Leurs regards sont fixés sur une seule et même chose, qui semble absorber l'ensemble de leur conscience pour les mener sur des chemins étranges. Pourtant, l'un des deux transgresse les règles établies. Il a quitté les schémas usuels pour se laisser emporter par une rêverie originale.
Que sont les échecs, au juste? Un damier, noir et blanc, de huit cases de côté. Des pièces divisées en deux camps, évoluant de la façon particulière à leur caste sur ce qui s'annonce être un champ de bataille. Un objectif? Mettre fin au règne du Roi ennemi, celui qui vous nargue, miroir qui ne laisse de doute sur votre identité qu'au prix de se perdre dans les couleurs. Un atout? La dame, à la puissance démesurée.
Voilà donc son secret. Il n'est plus question de remporter la victoire. Le joueur voit cette dame, lui qui est roi en son domaine, et sent poindre le désir. Quelle est sa nature? Il n'y a pas encore songé, il est bien trop tôt. Ce qui l'obsède, c'est cette couleur, cette affreuse couleur qui les différencie et semble trancher leur monde en deux continents que rien ne saurait joindre. Bien sûr, il pourrait vaincre par le sang. Après tout, les échecs vous invitent à la victoire par la stratégie, le calcul consciencieux de sacrifices consentis au prix de gains supérieurs.
Mais il ne veut rien de tout cela. Il observe l'univers de la Dame et désire juste l'approcher, l'observer valser de toute cette grâce qui la rend si humaine, se placer là où le jeu l'interdit, au plus proche de la menace, à quelques pas de la défaite. Il ne veut pas de ce jeu traditionnel qui indique qu'il faut intriguer pour vaincre. Il ne veut pas de ces manœuvres qui impliquent l’abandon de la spontanéité au profit d'une cause supérieure.
S'il faut perdre en quelques coups pour la beauté du geste, il est prêt à le faire. Mais une autre option pourrait se faire jour. Que penser de la conversion? Il est roi en son domaine, mais rien ne l'empêche de prendre son bâton de pélerin pour tout quitter. Il possède, il est fort de sa grandeur passée, et pourtant il pense au renoncement, à l'abandon de ses titres.
Reste une dernière question à aborder. De quelle pièce prendra-t-il la place, s'il franchit le pas? Ne sera-t-il qu'un pion, perdu dans la multitude, sacrifié sur l'autel de la nécessité? Deviendra-t-il ce cavalier, perdu dans un mouvement chaotique et insaisissable? A moins qu'il ne se fasse tour, pilier inébranlable face aux tumultes du monde… ou qu'il ne choisisse la folie, armé du sceptre et de la mitre, pour dispenser des paroles incomprises par le commun et poursuivre ses objectifs par des voies détournées, au plus près du pouvoir.
Bien sûr, il rêve d'à nouveau être roi. N'est-ce pas là le plus légitime des souhaits? Son tempérament est de feu, mais ses pieds sont figés dans la terre. Son âme plane au gré des vents, et son esprit glisse comme l'eau sur les galets. Tant de contradictions ne sont pas de nature à vous rendre la vie aisée, tout juste arrive-t-il à garder un cap au fil des jours.
Mais quand bien même ses souhaits se feraient d'acier, ils n'en seraient que plus vains. Au royaume des échecs, la dame décide, seule, du rôle que vous interpréterez.
mercredi 11 février 2009
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