Texte écrit dans le cadre de ma future campagne d'Agone, à titre de mise en jambes.
Merci à ceux qui m'ont aidé à faire de ce texte le résultat potable qu'il est devenu après moultes changements !
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La soirée s'annonçait délicieuse. La cour blanche s'était déplacée au Palais de Jade, où le Cénacle satyrique organisait une festivité printanière. Moi, Sian Feng, farfadet négociant en vins, j'accompagnais mon roi pour conclure un accord juteux avec un tavernier de notre belle cité d'Abbadrah. De par ses responsabilités, le souverain de la Cour des Miracles se devait d'être présent sur place, même s'il n'était que ses frères et sœurs pour connaître son statut réel. Pour le reste du monde, il ne s'agissait que d'un farfadet parmi d'autres, éclipsiste fortuné versé dans le commerce très réglementé des Danseurs.
La salle de bal était illuminée de mille et une bougies et la musique entraînante des flûtes, harpes et clavecins emplissait l'air parfumé d'encens. Hommes et femmes dansaient, principalement la valse, et chacun profitait avec délectation des mets préparés par les satyres gastronomes. Tout semblait parfait, teinté de la bénédiction de notre Dame.
Au contraire de nos relations distantes avec nos cousins lutins, nous formons avec la gent caprine un ensemble qui vit des mêmes plaisirs, avec au cœur de nos priorités les valeurs de bon goût, d'indépendance et de solidarité si chères à tous.
Cette fête, en plus du divertissement offert à l'élite de la ville, offrait donc à nos deux peuples l'occasion d'évoluer ensemble au sein de la société humaine, ces êtres fiers auprès desquels nous savons nous rendre indispensables. Cependant, et nous l'apprîmes à nos dépends, elle scella aussi la destinée de la Cour des Miracles, magistralement piégée par la Cour de l'Ombre.
Alors que les festivités étaient à leur apogée, que l'alcool commençait à délier les langues et que les femmes laissaient enfin leurs cavaliers s'approcher un peu plus près de leurs sublimes atours, l'obscurité se fit d'un coup, les candélabres soufflés d'une même brise glaciale. Le silence tomba comme une chape de plomb, alors que déjà les proches du roi se regroupaient pour préparer sa défense. Nul doute que l'Ombre était à l'œuvre, et qu'elle ne tarderait pas à se dévoiler. Les satyres tentèrent bien de s'esquiver par les multiples passages secrets du Palais : toutes les issues semblaient verrouillées de l'extérieur. Je restai à l'écart de mes frères farfadets, préférant la sécurité de la foule à une position trop... Démarquée. Un choix béni des Muses, mais dicté par la peur, assurément.
De chacun des quatre coins de la salle, au niveau du plafond, se mit à pulser lentement une lumière écarlate, dérangeante. N'éclairant que par à coups, rappelant les battements d'un cœur aux portes de la mort, elle dévoila des filaments d'argent et de Ténèbre qui s'étiraient lentement des voûtes lointaines vers le sol. Chacun d'eux portait un farfadet Noir, tête en bas, pieds et mains agrippés au bout du fil. Leurs visages grimés de blanc présentaient les pires difformités et grimaces que l'imagination aie jamais produite. C'est alors que je me rendis compte que les dalles de marbre rose disparaissaient progressivement sous une fine couche de brume sombre. Sautillant d'abord d'un pied sur l'autre, je dus me résoudre à perdre le contact visuel avec mes chausses : ce maléfice-là semblait inoffensif, et je ne me serais placé en hauteur, donc plus proche des Noirs, pour rien au monde !
Rapidement, les Blancs troquèrent leurs sabrelles déjà dénudées pour nos arbalètes traditionnelles, prenant l'initiative sur l'ennemi. De nombreux carreaux firent mouche, et bien des ombres enroulées dans leurs capes s'écrasèrent sans bruit sur le sol, disparaissant dans la brume qui gagnait en hauteur et en densité. Ceux qui avaient la chance d'échapper aux traits ne répliquaient pas, se contentant de s'approcher inexorablement du sol, telle une menace latente sur le point d'exploser. A présent dissimulé sous une table, je me recroquevillai sur moi-même, gardant un œil empli de terreur sur le drame qui se déroulait devant moi. Assis, seule ma tête dépassait encore de ce brouillard néfaste, qui semblait vouloir m'envelopper pour ne plus jamais me laisser repartir. Heureusement pour moi, le niveau s'était stabilisé, et je n'ai pas eu à faire l'expérience d'une apnée dans les Ténèbres les plus profondes.
Les têtes ennemies n'eurent pas le temps de toucher le riche dallage de la salle de bal. Au dernier instant, les Noirs lâchèrent les filaments pour se rétablir en une même pirouette impossible. Ils s'élancèrent alors à toute vitesse au travers de la foule, formant un ballet des plus chaotiques en apparence. Des reflets rougeâtres indiquèrent aux Blancs que leurs adversaires portaient également du métal prêt à donner la mort, fidèles à la malédiction de Farfa.
Apparut alors un autre fil, qui semblait transpercer la salle de part en part. Au plus proche de son sommet, ses extrémités se noyaient dans une obscurité insondable. Paradant dessus comme un saltimbanque, un Noir semblait faire peu de cas de ce qui se passait en bas... Mais ses pirouettes, ses saltos et ses vrilles n'avaient rien de naturel: le meilleur des acrobates se serait rompu le cou et les membres à suivre ses mouvements malsains.
Le roi pointa du doigt. Il fallait absolument que le fanfaron meure. Il s'agirait d'une victoire inespérée. Les deux Tours s'élancèrent, chacune vers l'une des extrémités du fil. Malgré leurs cottes de mailles, l'escalade était pour eux un jeu d'enfant, tant l'exercice devait être familier. A une dizaine de mètres du sol, ils sautèrent en un bel ensemble vers le fil maudit pour y sceller le destin du fou...
Malchance ou nouveau piège? Deux araignées de Ténèbre surgirent de l'Ombre, accompagnées d'un rire dément, résolument féminin. Pris par surprise, piégés en plein vol, les combattants étaient d'ores et déjà condamnés. D'un crachat sonore, les arachnides démoniaques expectorèrent un dense fluide qui enveloppa les farfadets, les enfermant chacun dans un cocon insondable.
Deux chutes pour un même bruit déchirant de corps qui s'écrasent, d'os qui se brisent, de vies qui s'éteignent sans un cri.
Du sang s'écoula lentement des prisons qui semblaient pourtant ne rien laisser filtrer. Le temps que je détourne le regard pour retrouver les meurtrières, les arachnéennes étaient à nouveau invisibles, tapies dans les ombres. Cependant, je jurerais d'avoir aperçu, l'espace d'une pulsation écarlate, les formes farfadines de la reine sombre moqueuse, se déplaçant à l'image de ses créatures sur le plafond. C'était bien l'ensemble de la cour adverse qui faisait face au roi et à ses protecteurs de moins en moins nombreux.
D'ailleurs, la lutte au sol tournait mal. Les Blancs tenaient bon, mais étaient harcelés par les silhouettes fugaces de leurs ennemis qui surgissaient, frappaient et disparaissaient aussitôt. Les poisons se mêlèrent aux poisons, les rangs s'éclaircissant à l'avantage des Noirs.
C'en était trop pour notre Roi. Sommant à ses hommes de maintenir les positions, il dégaina ses deux lames courtes en un même ensemble. Avais-je rêvé? En un mouvement tournoyant de ses épées, il venait de s'érafler lui-même à chacune des épaules... Et le métal de ses armes de s'enflammer après cette manœuvre pour le moins étrange! Mais déjà, les étincelles de son Danseur crépitaient au niveau de ses cuisses. Le farfadet se ramassa sur lui-même, et bondit sans élan à mi hauteur des colonnes. D'une battue sur l'une d'elle, il se projetait maintenant droit vers le fil, prêt à en découdre. Nul doute que ce soir, de nombreux secrets seraient dévoilés aux non-initiés, mais cela ne devait plus avoir la moindre importance à ses yeux : l'ennemi l'avait provoqué, il se battrait donc lui-même contre cet adversaire malsain.
C'était sans compter sur la Reine Sombre. Émergeant des ombres, elle lança ses deux araignées sur la nouvelle cible, prenant elle-même position sur le fil entre les deux hommes. Elle devait être belle, avant. Aujourd'hui, son faciès défiguré par une haine farouche et les griffes qu'elle arborait au bout de ses mains faisait surtout d'elle un ennemi mortel. Le Roi était en plein vol lorsque les crachats des arachnides le percutèrent, ou plutôt... durent faire face au feu qui brûlait sur les lames jumelles. Une double parade magistrale, qui eut pour effet de dissiper en un instant la salive maudite.
Le duel entre le Roi et la Reine put commencer. En équilibre sur le fil, les adversaires se jaugèrent, puis passèrent à l'assaut avec une rage identique. La farfadine esquivait chacune des attaques ennemies, alors que le souverain tentait encore et encore de faire entrer en contact ses lames et n'importe quelle partie du corps de celle qui lui faisait face. Aucun des deux ne semblait dérangé par le vide qui s'étendait sous eux, alors que je ne pouvais m'empêcher de penser aux conséquences d'une chute pour notre roi! Un cri féminin retentit. Les flammes avaient effleuré les griffes de la Sombre, et son regard exprimait maintenant bien plus que la haine ou la joie perverse : c'était la folie meurtrière à l'état brut qui animait désormais la reine.
Le roi, quant à lui, souriait. Cette première victoire faciliterait la suite du combat. En garde, il attendit le prochain assaut, certain qu'il manquerait de précision. Et il ne fut pas déçu. Son adversaire bondit droit sur lui, se fichant éperdument de ses défenses.
Je me rappelle de cet instant, figé dans le temps. La reine, en plein vol, sûre de donner la mort. Le farfadet, en garde, prêt à parer à l'assaut et à en finir. Il gardait à l'esprit que le plus dur était encore à faire, ses yeux braqués sur son véritable adversaire en étaient les témoins criants.
Rien ne se passa comme prévu. La reine fit mouche, dessinant une plaie noire sur le beau visage du combattant. Le roi, surpris, planta ses deux lames dans le corps de son ennemie, et chuta avec elle. S'il lâcha ses armes et se rétablit tant bien que mal au sol, son teint était livide et ses jambes devaient être brisées. Il était désormais hors de question pour lui de continuer le combat.
C'est alors que celui qui voltigeait au dessus de la mêlée, intouchable et railleur, prit son élan et fit le grand saut. Il chutait à toute vitesse et projeta soudain un trait sombre vers celui qui, depuis le début, était l'unique cible de ce guet-apens, rendue accessible grâce au sacrifice de l'une de ses pièces maîtresses. Le couteau siffla, déchirant l'air, puis soudain se métamorphosa, gagnant en densité. Il prit la forme d'une araignée de taille humaine qui engloutit le roi dans une explosion de noirceur. Le maudit se réceptionna d'une main sur le sol, exploit impossible, rebondit et d'une ultime pirouette se retrouva debout, face aux derniers Blancs désemparés. Son visage était noir comme l'ébène et l'on n'y distinguait rien, sinon le Danseur crucifié,crépitant d'étincelles de douleur, sur son front.
« Echec et mat. »
Il se drapa théâtralement dans sa cape, et disparut en un tourbillon de Ténèbre.
La lumière revint, et ce fut l'horreur. Le roi était mort, son visage crispé par la terreur, un poignard planté dans la gorge.
Les tours n'étaient plus, brisées dans leur chute. Les quelques Blancs restants virent leurs frères tombés face à face, comme s'ils s'étaient entretués. Nulle trace des Noirs.
Sorcellerie.
Défaite.
Ainsi mourut Boréalis Soirétoile, roi de la Cour des Miracles d'Abaddrah, convaincu que la Ténèbre est ennemie bien trop mortelle pour s'y frotter, même de loin.
Extrait des Chroniques d'une Ame-Ville,
Par Sian Feng, négociant d'Abbadrah
Daté du 30 de la Tarasque 1454
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